Par Anouk Dunant Gonzenbach

« Archiver le temps présent. Les fabriques alternatives d’archives », tel est le titre de l’édition 2018 des Journées des archives de l’Université de Louvain-la-Neuve. Les Actes de ces journées, édités par Véronique Fillieux, Aurore François et Françoise Hiraux, viennent de paraître aux Presses universitaires de Louvain. A commander ici.

J’ai eu la grande chance de participer à ces Journées ; c’est toujours un grand bonheur d’être accueillis par nos collègues belges ; grâce à elles, quand on arrive à Louvain-la-Neuve, on se sent comme à la maison, et on en repart nourris de la richesse des échanges avec les collègues de toute la francophonie – échanges qui ont lieu autant pendant les conférences qu’autour d’une bière, faut-il le préciser.

Je remercie les éditrices grâce auxquelles mon article sur notre projet d’archivage des processus de création intitulé « Créations, semis et palabres » est désormais publié.

«Créations, semis et palabres. Archivage des processus de création».

Création, semis et palabres est un projet d’archivage artistique, de valorisation et de mise à disposition du fonds de la chorégraphe Manon Hotte, qui constitue un patrimoine de la danse contemporaine genevoise et témoigne du travail spécifique mené avec des professionnels et de très jeunes danseurs. Ce projet développe, en plus d’un archivage traditionnel  des archives vivantes et évolutives en rendant lisibles des processus de création, tout en impliquant la relève artistique, les internautes et le public. Dans le but de permettre une circulation d’idées et de la matière à créer, ce projet, qui nourrit ainsi l’histoire de la création suisse, s’articule en trois formats : les boîtes à création, les tiroirs à semis et la toile à palabres.

Résumé du projet en écriture libre :

Septembre 2010

Je n’ai jamais été sensible à la danse. J’ai toujours cru que les écoles de danse étaient des usines à fabriquer des adolescentes anorexiques et nombrilistes. J’en suis restée aux tutus et lac des Cygnes au Grand Théâtre. Je n’ai jamais pris comme spectatrice le virage de la danse contemporaine. Je préfère l’opéra et le théâtre. Pourtant, j’inscris ma fille de 6 ans à l’Atelier danse Manon Hotte, dit ADMH. Parce que c’est dans le quartier, parce que je souhaite lui faire habiter son corps autant qu’elle habite sa tête, parce que je n’avais jamais eu la chance de vivre cela. Je constate rapidement tout le bienfait qu’elle retire des cours. Manon a créé l’ADMH en 1993. Puis en 1998 la Cie Virevolte qui lui est liée, une troupe de danseurs adolescents. Ses locaux sont installés au sein d’une coopérative dans le quartier de Saint-Jean à Genève. Je vibre d’emblée à la corde de cet atelier.

rouge

Juin 2014

Problèmes financiers liés aux exigences administratives étatiques. L’Atelier ferme. J’ai le cœur brisé. Ma fille a maintenant 10 ans. Je n’avais jamais rien compris à la danse contemporaine mais sans me l’expliquer je suis subjuguée par ce que ces cours ont apporté à ma fille. Par ce que j’ai vécu comme parent bénévole dans les productions. Par la richesse que tout cela nous a apporté. Mes clichés ont disparu sous les mouvements de ces corps. Je ne m’expliquerai que par la suite pourquoi j’ai été tellement touchée par cet enseignement. En ce fichu mois de juin 2014, l’Atelier ferme. La balle rebondit, et le Projet H107 est co-fondé dans le même lieu par Marion Baeriswyl, Aïcha El Fishawy et Manon Hotte. Ensemble, elles imaginent un espace de création contemporaine ouvert aux résidences (les artistes en création peuvent louer le studio de danse pour des durées de une à trois semaines). Manon Hotte évoque à ce moment son souhait d’écrire un livre. Au préalable, elle veut classer toutes les archives de l’Atelier. Je propose mon aide pour ce dernier projet, l’archivage. Je suis une archiviste professionnelle. J’évalue. Je me dis, en deux mercredis ce sera plié, tout en boîte. Manon pourra poursuivre son projet d’écriture.

archivage

Novembre 2014

En deux mercredis tout n’a pas été plié. Parce que Manon a dit, tu sais, la danse cela ne se met pas en boîte comme cela. Nait alors le projet « Création, semis et palabres ». Je découvre pourquoi cet Atelier m’a parlé, quand Manon me dit : « mon objectif premier n’est pas forcément de faire de l’enfant un danseur, mais un citoyen qui sache quoi voter à 18 ans ». Tout s’éclaire: son but est le même que pour le scoutisme qui m’a en grande partie forgée: développer l’enfant puis le jeune dans toutes ses dimensions. Le rendre autonome. Cela m’a toujours parlé et me parle encore. Ce qui s’est passé à l’Atelier, c’est la pédagogie de la création. C’est à dire, voir comment on amène des enfants dès quatre ans à être dans une situation de créateur. L’enfant est accompagné sur le chemin de la création. Il est amené à se poser des questions, observer ce qui l’entoure. A se forger une opinion et transposer cette somme d’expérience en mouvement dansé. Une génération d’enfants et de jeunes formés ainsi. Et maintenant il s’agit d’archiver tout cela. Sans trahir l’enjeu.

Recherche. Tour du monde archivistique complet. Pas d’exemple à disposition. Alors nous développons notre propre système. La « boîte à création », qui doit permettre de découvrir comment a été effectuée une création avec les jeunes. Nous archivons quelque chose d’inédit, nous archivons des processus de création. L’archivage lui-même devient processus de création.

boite_creation

Manon et Nathalie ont peur du mot archives. Pour elles, enfermer des documents dans des boîtes, c’est mettre à mort tout ce qui s’est passé. Les boîtes d’archives qui ferment avec des rubans sont des tombeaux pour mots dont certains auront peut-être la chance d’être lus un jour par un historien poussiéreux. J’appelle à l’aide mon ami Jurg, fabricant de boîtes d’archives. Il nous en réalise en couleurs, sans rubans, mais qui respectent les normes de la conservation. Ce compromis sans compromission fonctionne.

Nos boîtes ne sont pas fermées, ne sont pas là que pour la recherche historique. Elle permettent des semis, elles sont là pour recevoir des traces d’aujourd’hui et de demain. Elles sont là pour permettre la création artistique à partir de leurs témoignages.

boites

Mars 2018

Lancement public du projet. Nous avons archivé quelque chose d’inédit qui reste vivant. La réalisation n’a pas duré deux mercredis mais quatre ans. Le projet continue.(Je précise ici que travaillant à taux partiel à 80%, taux qui était encore plus partiel jusqu’en octobre 2017, j’ai mené ce tout cela sur mon temps privé).

A. Dunant Gonzenbach, « Créations, semis et palabres. Archivage des processus de création et archives vivantes », in Archiver le temps présent. Les fabriques alternatives d’archives, V. Fillieux, A. François, F. Hiraux (Eds), Presses universitaires de Louvain, 2020, pp. 41-62.