par Anouk Dunant Gonzenbach
« Dans l’épaisseur de l’histoire, nous ne savons jamais qui nous sauvons en archivant. »
Cette phrase, je l’ai détournée de sa citation originale, prononcée par Wajdi Mouawad lors d’une de ses leçons au Collège de France dans son cycle « Les verbes de l’écriture», en février 2025. L’original c’est :
« Dans l’épaisseur de l’histoire, nous ne savons jamais qui nous sauvons en écrivant ».
Et juste avant il y a ses mots, si forts :
«A la violence macroscopique, opposer l’attention microscopique, s’acharner à se souvenir d’un prénom, raconter le détail d’un sourire. Si contre cette violence, opposer cette attention au détail peut servir à consoler et au mieux réconcilier quelques humanités, alors écrire, peindre, enseigner peut encore avoir un sens.
Quand les faillites des principes d’humanité se démantèlent les unes après les autres, à l’heure où les crises climatiques se multiplient rendant futile l’acte de créer, penser aux trente-trois mille ans qui nous séparent des peintures rupestres de la grotte Chauvet. Et écrire à notre tour les massacres des inconnus sur les cavernes de notre époque, livres, réseaux, écrans, pour dire qu’au milieu des brutalités il y a eu des gens qui ont continué à espérer par le récit. […].
Dans l’épaisseur de l’histoire, nous ne savons jamais qui nous sauvons en écrivant.»
Dans un des séminaires suivant ses leçons, Wajdi Mouawad a invité comme intervenante Bénédicte Trémolières, restauratrice spécialisée dans la couche picturale des peintures (rien qu’à la lecture du titre du séminaire « Écriture et transmission. De la restauration comme consolation à la traduction comme amitié » on fond déjà dans nos baskets d’archivistes). A un moment de la discussion, Wajdi Mouawad demande à Bénédicte Trémolières si les archivistes ressentent la même chose qu’une restauratrice touchant une œuvre. « -Quand tu disais que tu touchais l’œuvre, qu’est ce que tu fais, c’est une question d’énergie, une question technique ? – Pour la connaitre. C’est instructif. Évidemment on est prudents, mais si on sait qu’on peut toucher une œuvre, alors on la touche. – Est-ce qu’il y a un parallèle avec les archivistes ? – Je ne sais pas, il faut leur demander ».
Et c’est là que je me suis sentie autorisée à ouvrir la porte pour dire que oui, les archivistes touchent aussi le registre, le feuillet, le parchemin, la lettre, la feuille de papier, ressentent la même chose. On touche l’archive, l’archive nous touche.
Alors je lui ai écrit, à Wajdi Mouawad, pour lui dire tout cela. Il ne m’a pas répondu et je comprends bien; j’ai reçu en revanche une réponse du secrétaire général du Théâtre de la Colline, qui autorise la reproduction de ses mots en la laissant dans son contexte et en citant la source.
Je lui ai aussi écrit, à Wajdi Mouawad, que j’ai imprimé et accroché les phrases ci-dessus tout en haut sur une feuille, dans notre salle de pause, en ajoutant au stylo qu’on peut ajouter au verbe écrire le verbe archiver, et que là est pour moi le sens de notre profession.
Je lui ai écrit qu’on revenait à peine du 3e forum des archivistes français qui venait d’avoir lieu à Rennes, que notre communauté, très soudée et très engagée, au sein de laquelle nous avons développé au fil des ans beaucoup de liens d’amitié, se pose beaucoup de questions sur la question.
Que conserver aujourd’hui les documents contemporains produits (dossiers personnels de mineurs, dossiers de migrant.es, dossiers judiciaires, dossiers de minorités) est pour beaucoup d’entre nous devenu le cœur battant de notre métier. Que la question de l’engagement a été centrale lors de ce colloque à Rennes.
Que nous sommes convaincu.es de l’importance de les archiver, ces dossiers-là, ces données-là, car
«dans l’épaisseur de l’histoire, nous ne savons jamais qui nous sauvons en archivant».
Photo: La scène de la Comédie de Genève, soir du 2 mai 2026, à l’issue de l’intégrale des « Verbes de l’écriture », où Wajdi Mouawad a repris le cycle de conférences «le long d’une performance viscérale poétique.» C’était viscéral pendant sept heures et demi, un public scotché, touché, abasourdi, sonné, bouleversé, debout. J’avais écouté en ligne l’entier de ses leçons et séminaires au Collège de France, nous venons de le vivre en vrai à Genève, un des spectacles/performances/leçons/bords de scène qui marque une vie. Par terre, sur la scène, la totalité des feuilles qui une à une, page après page, ont été dites.
2 mai 2026
