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Par Anouk Dunant Gonzenbach

C’était entre la poire et le fromage, à la fin d’un repas sympathique entre archivistes (pléonasme) qui suivait une séance de travail constructive (re-pléonasme). On échangeait avec l’archiviste cantonal de Neuchâtel, Lionel Bartolini, sur le cas d’un département qui proposait aux archives d’Etat de Genève la destruction d’une série de documents dont le sort final avait été établi comme « à détruire » mais que nous n’avions pas validée. En effet, selon le règlement d’application de la loi sur les archives publiques (2001), un bordereau est établi pour chaque destruction d’archives et il doit être validé et signé par l’archiviste d’Etat de Genève.

Dans ce cas, il existait bel et bien un calendrier de conservation qui indiquait bel et bien que le sort final (je déplore entre parenthèses et au passage cet horrible terme qui pour ceux qui s’en souviennent rappelle le sort final de la question juive trouvé par les nazis) de cette série était la destruction. Mais entre-temps, par l’observation de l’évolution des problématiques sociétales et des débats politiques, la donne avait changé. Le sort final prévu n’était, à notre sens, plus pertinent.

Lionel me parle à ce moment-là de la notion de « sort final pressenti » qu’il s’était mis à utiliser dans les calendriers de conservation à Neuchâtel. Le « pressenti » permet ainsi de se contredire et de changer d’avis au moment effectif de la destruction, qui arrive plusieurs années après la décision définie dans le calendrier de conservation.

Une petite recherche sur internet m’apprend alors que ce terme est utilisé également de manière très pertinente aux archives cantonales vaudoises dans leurs calendriers de conservation. Mais je ne trouve nulle part de définition.

Je tente alors la définition suivante : le sort final pressenti est la destination (élimination, conservation ou échantillonnage) de documents, d’un ensemble de documents (ou données ou dossier) à l’expiration de leur délai d’utilité administrative et légale, inscrit dans le calendrier de conservation mais qui peut être soumise à une réévaluation au moment de sa mise en œuvre.

On pourrait nous répliquer que cette définition est floue ou peu scientifique, et qu’il ne sert pas à grand-chose de rédiger des calendriers de conservation si c’est pour ne pas les appliquer in fine. Je pense au contraire qu’il s’agit d’une adaptation conforme aux principes de l’archivistique post moderniste qui prend en compte la dimension profondément humaine des archives et des archivistes, telle que la définit William Yoakim (1). Comme il l’écrit dans cet article, «Tant que nous agissons de bonne foi, que nous acceptons notre part d’humanité et que nous expliquons nos choix et gestes portés sur les archives, nul reproche ne peut nous être fait. Il y aura toujours des politiques d’acquisition, de conservation, des tris et des destructions. L’archiviste essaiera toujours de constituer des ensembles représentatifs des activités accomplies dans son entreprise, dans sa région ou dans son pays. Il importe maintenant de voir que les archives sont infiniment humaines et que les personnes qui les créent, les exploitent, les détruisent ou les conservent, archivistes compris, sont des êtres humains disposant d’une subjectivité et évoluant dans un contexte complexe qui va impacter leurs réactions face aux documents.» (2)

A mon sens, c’est ainsi que nous, archivistes, pouvons  remplir au mieux notre mission, et même nous le devons, notamment dans le domaine sociétal, en permettant par exemple à des personnes concernées de prendre connaissance de leur propre passé (importance de la conservation des données personnelles sensibles par exemple) et aux Etats d’assumer une politique passée.

Qu’en pensez-vous, amies et amis archivistes ?

Question subsidiaire : qui a une idée pour remplacer le terme de «sort final » ? Sort définitif ? Evaluation à terme ? J’offre un t-shirt de chez Limonade & Co à la meilleure proposition (je ne sais pas s’ils proposent encore leurs t-shirt archivistique qui déchirent mais c’est des copains on peut s’arranger je suppose) !

Référence:

1) William Yoakim, « Les archives sont infiniment humaines : il convient maintenant de les percevoir et de les traiter comme telles », in Arbido 2022/1 Archiver l’inarchivable.
2) Ibid.

20 juillet 2022