Le présent d'hier et de demain

Réflexions sur les archives et surtout l'archivistique à l'ère du numérique (et parfois même un peu de poésie) – Anouk Dunant Gonzenbach

Une étoile au ciel, et sur terre ?

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Par Anouk Dunant Gonzenbach

En ce temps de Noël, un texte que je souhaite partager (précision: rien à voir avec les archives, la dataification et le futur forum de l’AAF auquel je me réjouis tellement d’aller):

une_etoile_au_ciel_2018

Une étoile au ciel, et sur terre ?

Elle brille haut dans le ciel, enfin au moins une fois par année on s’en souvient, grâce à elle les cadeaux sont arrivés à bon port même si au fond il n’y avait pas besoin de myrrhe, d’or et d’encens, elle est dans toutes les images de Noël, tous les contes, toutes les histoires, tous les poèmes. Elle est une boussole, un repère, la Source, signe éternel de ce qui nous transcende. Une étoile au ciel, et sur terre ? Drôle de question. Ici, et maintenant – Faut-il chercher, et où faudrait-il en chercher un reflet, une trace, un signe tangible ?

Faudrait-il chercher l’étoile au loin, contrées poivrées aux cueilleurs de thé bidonvillés exploités, au pôle nord qui fond, dans les camps de déplacés, dans le canon d’un fusil vendu par la Suisse et fourni à un enfant-soldat de dix ans à l’extrémité d’un autre continent, sur l’Aquarius, dans un complexe de vacances grec remplis d’allemands, dans le sixième ascenseur au fond à gauche d’un paquebot de croisière, dans les mines de cobalt ou les fabriques de pièces d’I-phone?

Est-elle hors d’atteinte, cette étoile de sur terre ?

Faudrait-il chercher l’étoile juste à côté de chez soi, le long d’un trottoir, devant la poste ou même dedans, sous les rayons à la Migros, au cœur de la tulipe urbaine, entre la piste cyclable et le 4×4, derrière l’école ? A la bibliothèque, chez la voisine, au bar du coin, à la maison de quartier, au théâtre de marionnettes, dans l’atelier de l’artiste, chez le cordonnier?

Est-elle hors d’atteinte, cette étoile de sur terre?

Faudrait-il chercher l’étoile seul, sur le chemin de Compostelle, sur les sentiers de la gloire, sur Hollywood Boulevard, à genoux dans une chapelle, au bout d’un jeûne de quarante jours, au désert, en quittant tout, à la fin d’un Ultra-triathlon, par une nomination, sur la scène de l’Olympia, être le dernier sur l’île dans Fortnite, derrière un placard, dans une barque sur le lac, au plus profond de son vide le plus intime?

Hors d’atteinte, cette étoile de sur terre ? Même avec une épuisette, un filet, une canne à pêche ? Ou juste tendre la main.

L’étoile est sur le chemin de l’école de la fille de la cueilleuse de thé, l’étoile est dans le regard échangé avec la caissière de la Coop qui est n’est pas encore robotisée, l’étoile est bien dans la tulipe urbaine, l’étoile est dans une bière partagée sous un tilleul, l’étoile est Charlie, l’étoile est une pomme accrochée à un sapin, l’étoile est dans un mot repêché, l’étoile est dans les interstices, l’étoile est entre la virgule et le mot, l’étoile est comme, suivant Gustave Roud qui traduit Novalis, comme le paradis dispersé sur terre en morceaux et c’est au poète de les rassembler, l’étoile est dans les éclats de lumière que sont les moments de grâce, l’étoile, boussole au ciel, oui est bien aussi sur terre selon la direction de chacun, sextant d’espérance, sinon tout cela ne sert à rien, et je crois que tout cela sert, au moins un peu, au moins plus qu’un peu.

Anouk, novembre 2018

 

Le monde prend l’eau de toutes parts et nous, on vend des armes comme d’habitude mais en mieux

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par Anouk Dunant Gonzenbach

Fin de printemps 2018. Le conseiller fédéral dernier élu en date voit comme un avantage les exportations d’armes vers les pays en guerre civile. Jusqu’à aujourd’hui, la majorité de notre gouvernement faisait bloc. Et là, ça se renverse.

Résultat : exporter du matériel de guerre dans des pays en conflit civil devient possible. Mais comme en Suisse on prend ses précautions, on soigne les apparences, on place un nain de jardin sur le bout d’herbe qui dépasse, un bateau blanc sur un lac bleu, on passe à la broyeuse les archives compromettantes, on va s’assurer qu’il n’y aura qu’un faible risque que le matériel vendu soit utilisé dans l’objectif pour lequel il a été fabriqué.

Le monde prend l’eau de toutes parts, les enfants mexicains sont enlevés à leur parents à la frontière étasunienne, les état se battent pour ne pas accueillir les bateaux Aquarius, les hauts commissaires aux droits de l’homme ne tiennent pas le coup plus d’un mandat, les Rohingyas sont toujours massacrés, et la Suisse étend la vente des armes.

En toute hypocrisie diplomatique. Une auréole au-dessus du Palais fédéral. Une franche poignée de main virile qui tue.

Cette fois, on ne pourra pas dire, cinquante ans plus tard, qu’on ne savait pas.

Qu’on accueille des réfugiés qui racontent leurs souffrances, venus de conflits négligés par la presse dans l’indifférence générale, qu’on ne croit pas lorsqu’ils affirment être en danger, et qu’on vend des vieux chars qui par divers détours approvisionneront ces mêmes conflits et contribueront à créer plus de morts et de réfugiés, une boucle pas stoppée, aucun intérêt de l’arrêter tant que ça enrichit, alors c’est bien mieux de prolonger les conflits. Lire le livre de Martin Sutter, le Cuisinier. Auréole de lingots d’or au dessus du Palais fédéral.

Cinquante ans plus tard, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas. Qu’on ne savait pas que des enfants allaient se tirer dessus, otages de deux armées adverses, des enfants qui n’auront jamais 12 ans.

On ne pourra pas dire qu’on ne savait pas que, que, … Commencer une liste à la Prévert ? Non.

Le monde prend l’eau de toutes parts, et dans ce pays, dans mon pays, en quelques lignes, on va encore plus y contribuer. Entre huit bouteilles de champagne dans un hôtel de luxe de Saint-Moritz, la messe est souvent dite, entre capitaines et leurs états-majors économiques, on aide à s’entre-tuer.

La Suisse vend des armes. Règne de l’économie, hypocrisie. Tradition humanitaire. Sur la croix blanche sur fond rouge, sur la croix rouge sur fond blanc, des enfants soldats morts. La Suisse continue à vendre des armes, mais désormais en mieux. Continuons à regarder le mondial de foot.

Salutations Monsieur Cassis.

Petit texte sans lien direct avec les archives, sujet de ce blog, quoique… on aura besoin d’archives, plus tard, pour faire l’histoire de tout cela. Mais là, on est bien dans le présent, malgré l’éclairage d’hier, pour quel demain.