Par Anouk Dunant Gonzenbach
«Dévoiler les archives de la surveillance», voilà le nom que nous avons donné à un événement scientifique en mai 2024 et on est très fiers de ce titre très accrocheur voire glamour en plein dans l’air du temps. Intemporel, et temporel. Parce qu’il a été question de présenter un projet très complet -autant du côté historique qu’archivistique- relatif au Consistoire genevois au 16e siècle et plus largement aux archives du Consistoire et de la Compagnie des pasteurs du 16e au 20e siècle.
Ces documents sont conservés aux Archives d’État de Genève et rayonnent internationalement (check, buzzword inséré). Le projet en question va de leur restauration, numérisation et préservation à leur édition, mise en ligne, transcription (sans IA dans ce cas) en passant par l’accessibilité des données de la recherche. Tout cela donne accès de manière renouvelée aux sources de l’histoire de Genève et des formes de surveillance instaurées à l’époque moderne.
Toutes les facettes historiques, éditoriales, archivistiques et numériques nées de ces fonds ont été présentées lors de cet événement «Dévoiler les archives de la surveillance» (je remets le titre, il est trop bien) qui s’est tenu le 21 mai 2024 aux Archives d’État de Genève (quel choix de date, puisque c’est le 21 mai 1536 que la Réforme a été adoptée à Genève par le Conseil général).
Les actes de ce colloque viennent de paraitre dans le numéro 48 du Bulletin de la Société d’histoire et d’archéologie de Genève. Cela constitue le résultat de plusieurs décennies de recherches sur l’histoire du contrôle social exercé au sein des sociétés protestantes réformées de la première modernité et de la conservation de ces documents. En voilà un petit teaser. Du point de vue de l’archiviste.
Les archives du Consistoire et de la Compagnie des pasteurs, c’est quoi ?
Les archives de l’Église protestante de Genève (EPG) sont conservées aux Archives d’État de Genève (AEG) ; elles couvrent une période allant de 1542 au début du 20e siècle. Elles sont constituées de deux fonds principaux : les archives du Consistoire et les archives de la Compagnie des pasteurs, deux nouveaux organes institués sous l’égide de Jean Calvin en 1541.
Le Consistoire réunit douze pasteurs et douze membres du gouvernement. Il est chargé de surveiller les comportements des particuliers, de corriger les pratiques et les croyances déviantes, d’arbitrer les conflits entre particuliers et d’obtenir leur amendement en cas d’indiscipline. Cette sorte de tribunal des mœurs et tribunal matrimonial ne peut toutefois prononcer que des peines ecclésiastiques, soit la privation de la cène ou l’obligation de réparer publiquement ses péchés. Dans les cas entraînant une sanction pénale, le coupable est déféré au Petit Conseil (le gouvernement de Genève, soit en gros l’ancêtre de notre Conseil d’État actuel).
Pour sa part, la Compagnie des pasteurs regroupe l’ensemble des ministres de Genève, aussi bien ceux de la ville que ceux de la campagne. Ses principales compétences sont la doctrine et l’enseignement. Elle veille notamment à l’orthodoxie de ses membres, régit le culte, présente aux autorités les futurs ministres et enseignants, organise la charité, contrôle les imprimés et entretient des rapports avec les autres Églises réformées.
Qui dit nouveaux organes, dit production de documents. Dont les procès-verbaux des séances de ces deux organes, qui offrent un matériel d’étude d’une grande diversité, éclairant l’histoire religieuse (une source irremplaçable pour l’histoire de la Réformation), mais aussi sociale de Genève (une source irremplaçable pour l’histoire de Genève). Ces deux séries sont la colonne vertébrale de ces fonds.
Une mine d’or, donc, très consultée au niveau international, et surtout aux États-Unis.
Archives du pouvoir ?
A ce stade, un petit pas en arrière. Ces documents ont été produits, oui, par les organes au pouvoir. En bonne archiviste post-moderniste, il faut bien contextualiser cela. Mais ce qui est intéressant, c’est que ces documents cassent les codes. En effet, selon le cliché, le rouleau compresseur de la Réforme a complètement mis Genève au pas, tout le monde filait droit et pour des siècles la cité a été un modèle d’obéissance et d’austérité.
Et bien pas du tout, et ça on le sait en grande partie grâce aux procès-verbaux des séances du Consistoire, dans lesquels se déroulent à la suite toutes les infractions commises. A peu près toute la population passe au fil des jours devant le Consistoire pour avoir joué, dansé, porté des chausses trop hautes, bu, paillardé, festoyé. C’est la Genève à fleur de rue dans sa vie quotidienne qui émerge de ces procès-verbaux, à laquelle nous n’aurions pas accès sans ces documents.
Restauration, numérisation et mise en valeur
Ces documents sont donc conservés depuis 1937 aux Archives d’État de Genève (AEG). C’est un trésor patrimonial, car la série des procès-verbaux du Consistoire est l’une des plus complètes des territoires réformés, avec celle de Nîmes. Et donc, comme vous l’aurez compris, ils sont une mine d’or pour la recherche, ils ont été et sont très consultés. En conséquence, souvent manipulés, ils sont devenus abîmés. Il fallait donc les restaurer. Ce qu’on pourrait considérer comme un coup de chance, c’est que ce fonds avait été versé comme un dépôt (et non un don) de l’Église protestante de Genève (EPG), et que la convention datant du milieu du 20e siècle prévoyait que leur entretien n’incombait pas à l’Etat de Genève mais à l’EPG. En 2009, les AEG et l’EPG se sont souciées de concert de la préservation du fonds, et l’EPG a créé une association pour trouver de l’argent afin de restaurer et numériser ces documents. En 2013, un projet de restauration et numérisation de ce fonds a pu être lancé.
Restauration
Tout a commencé par une Politique de restauration posant un cadre théorique et pratique clair permettant une harmonisation des approches et des pratiques (il faut préciser qu’aux AEG il n’y a pas de postes fixes de restaurateurices, qui sont engagés au mandat et travaillent dans l’atelier de restauration des AEG). A noter que ces documents sont particulièrement concernés par la problématique des encres ferrogalliques. Sept ans plus tard, cette campagne a touché à sa fin.
Numérisation
Pour la numérisation, c’est la première fois que les AEG s’adressaient à un mandataire externe (nous scannions tout en interne jusque-là). Il a fallu se pencher sur la question des métadonnées d’identification et d’accès (nous étions en 2013, ce n’était pas si évident). Je me rappellerai toujours quand pour la première fois j’ai vu «mes» registres être embarqués dans un véhicule pour être numérisés ailleurs, c’est tout juste si la boule au ventre n’était pas aussi grande que quand mes enfants sont partis pour la première fois en camp d’été. Tout s’est bien passé, et les images des registres ont été mises en ligne sur Adhémar, la base de données des AEG. Depuis, les registres originaux ne sont plus consultables, sauf exception.
Expositions
S’en est suivi par un bon concours de calendrier (2017, année de la commémoration des 500ans de la Réforme) une exposition sur ce sujet dans notre institution puis hors les murs, aux Bains des Pâquis (voir mon billet «découvrir des archives en maillot de bain» ). Et un ouvrage issu de l’exposition paru aux éditions Baconnière en 2018 sous le titre «Côté chaire, côté rue. L’impact de la Réforme sur la vie quotidienne à Genève».
Ce résumé est très résumé. Cliquer ici pour le rapport complet de ce projet de restauration, préservation, numérisation et mise en valeur de ce fonds, avec des photos et cliquer ici pour lire mon article à ce sujet paru dans le Bulletin de la SHAG.
Transcription et édition scientifique des registres du Consistoire à l’époque de Calvin
Un ambitieux projet de transcription et d’édition critique des 21 volumes de registres de procès-verbaux à l’époque de Calvin a été initié en 1987 par le professeur Robert Kingdon (1927-2010) aux Etats-Unis, à l’université du Wisconsin. En 2008, ce projet a été repris par le professeur Jeffrey R. Watt et son épouse Isabella Watt à l’Université du Mississipi. Les textes ont ainsi été transcrits (il faut une patience inébranlable de paléographe pour ces registres du 16e siècle), annotés, indexés puis publiés aux Éditions Droz à Genève. La publication de ces épais et érudits volumes rouges, que cette équipe a réalisée en français, est reconnue comme constituant un travail de référence en matière d’édition scientifique. Entre 1987 et 2020, 16 volumes ont paru. Exclusivement financée par des fonds américains alors que cette entreprise concerne éminemment l’histoire genevoise, le projet s’est retrouvé en péril à la fin 2019, les fonds étant taris.
Une rencontre chez l’Père Glôzu
Et là, un truc de dingue, une rencontre improbable se produit. Le 13 mars 2020, le fameux vendredi où l’on savait que l’on buvait un verre pour la dernière fois dans un lieu public, dans cette ambiance surréaliste de début de Covid à Genève, le couple Watt est en séjour dans notre ville à l’occasion d’une rencontre à l’Institut d’Histoire de la Réformation. En fin de journée, il retrouve au café de l’Hôtel-de-Ville (surnommé par tout Genève «chez le père Glôzu») le professeur Christian Grosse, directeur de l’institut d’histoire et anthropologie des religions à l’Université de Lausanne, spécialiste des Consistoires romands et ami des Watt.
A leur table, ça parle sec de consistoire et de Calvin. Deux tables plus loin, Michaël Flaks, ancien directeur général de l’Intérieur au Département présidentiel et chargé de liaison avec les AEG, qui avait œuvré à ce titre à la restitution d’un mandat de Calvin volé au 19e siècle puis réapparu dans une vente aux enchères, dresse l’oreille. Tout ce monde s’interpelle puis se présente. J’arrive à ce moment-là dans le café avec Pierre Flückiger, directeur des Archives d’État (dont je suis l’adjointe), histoire de profiter de la dernière soirée en lieu public. On ajoute des chaises et des bières. Et on décide, sur un coin de table, de monter une association pour trouver des sous afin que les Watt puissent continuer l’édition des registres du Consistoire, avec un financement depuis Genève.
L’association Ge 16e
Ce qui sera fait, grâce à l’association Ge 16e, qui outre les personnes déjà citées ci-dessus réunit dans son comité également Pierre-Alain Friedli (ancien mémorialiste du CICR), Valérie Chausse (ancienne directrice à l’Église Protestante de Genève), Pierre Martin-Achard (avocat) et Anne-Laure Godefroy (directrice financière). Dans la foulée, on prévoit d’ajouter au projet le rachat des droits sur les recueils édités sous forme papier afin de les publier en PDF sur la base de données Adhémar. On en trouve le financement auprès de donateurs. Ce n’est peut-être pas encore la totale expérience humanité numérique de la mort, mais désormais la base archivistique en ligne (Adhémar donc) donne accès à la description d’un registre, sa numérisation et sa transcription éditée complète avec OCR. C’est pas mal, quand-même.
Découvrir la Genève du 16e siècle à travers une base de données en ligne unique
Pendant trente ans, Jeff et Isabella Watt ont utilisé et alimenté une base de données interne comme outil de travail pour l’édition des registres du Consistoire. Ils l’alimentent encore, d’ailleurs. Ils y ont réuni les données relatives à tous les individus accusés, témoins, membres du Consistoire et magistrats, des informations sur certains bâtiments, quartiers et hôtelleries ainsi que des renseignements liés aux fêtes, aux pratiques religieuses et sociales ainsi qu’aux institutions comme les écoles ou hôpitaux.
En d’autres mots, comme à peu de choses près tout le monde passait devant le Consistoire pour divers motifs, cette base de données réunit des informations sur toute la population de la Genève du milieu du 16e siècle.
Cette base a été hébergée pendant des années par l’Université du Mississipi, à usage interne. En 2020, avec générosité, Isabella et Jeff Watt ont décidé de l’ouvrir au public, offrant ainsi les données de leurs recherches. Dans la foulée du projet démarré le fameux soir de la rencontre chez l’Père Glôzu, on prévoit un budget pour développer une interface conviviale pour donner un accès en ligne depuis le site des Archives d’État. C’est chose faite. On y trouve aussi un glossaire détaillé de plus de 3’000 entrées pour comprendre le vocabulaire de l’époque, un répertoire de plus de 400 toponymes pour localiser les lieux cités et une riche bibliographie.
La base de données de la Genève du 16e siècle, ce formidable outil mis à la disposition du public pour qui s’intéresse à la Genève du 16e siècle est disponible depuis le site des AEG.
Inventaire exhaustif des registres des consistoires francophones de Suisse et de France
Comme, il faut bien le reconnaitre, tout ne se passe pas à Genève ou alors à Genève il ne se passe pas tout, et qu’il est devenu important de se donner les moyens de documenter « la pluralité des procédures, des moyens d’accompagnement, de correction et de répression mis en place par la multitude des consistoire locaux », au début du 21e siècle des chercheurs ont commencé à inventorier les registres de ces institutions en France, puis dès 2011 en Suisse romande par une équipe sous la direction du professeur Christian Grosse, auquel revient la citation ci-dessus.
Cette équipe a identifié et décrit près de 700 registres et plus de 130 recueils de pièces diverses provenant de 173 consistoires romands différents, ce qui a permis d’ouvrir les recherches et d’établir de nouvelles découvertes. Ces inventaires français et suisse romand ont aussi éclairé d’une nouvelle lumière le paysage archivistique dans lequel s’inscrit la conservation des registres consistoriaux.
Pour rendre ce catalogue des sources consistoriales accessible plus largement, la base de données consistoires.unil.ch a pu voir le jour en 2024. Le site et tout le travail mené en amont est décrit dans l’article de Christian Grosse qui a mené tout le projet : «Documenter la diversité des consistoires. Un inventaire exhaustif des registres francophones de Suisse et de France et sa version numérique : consistoire.unil.ch.»
Et la suite ?
Le travail d’édition de ces sources a débuté en 1987, l’équipe de chercheurs travaillant sur des microfilms fournis par les AEG. En 2013, grâce à la mise en ligne des registres numérisés, la transcription a continué directement sur ces images. L’édition scientifique, publiée sous forme papier, a pu être également mise à disposition sur la base de données des AEG.
Un matériel formidable est réuni et à disposition : les images sources, les transcriptions rigoureuses avec OCR, les annotations scientifiques. Ah, si les jours et les nuits pouvaient se multiplier par deux ou par dix pour exploiter tout cela dans un projet d’humanités numériques…
21 janvier 2026




